Parmi les différentes compétitions de golf, le match play représente, de mon point de vue, la plus attrayante des formules de jeu. Du premier au
dernier trou à jouer, un véritable arc en ciel d’émotions et de sentiments semble s’étirer sur le parcours de golf, mettant à rudes épreuves les nerfs des joueurs.
Mettez en présence deux joueurs possédant une très bonne technique et un mental de compétiteur, le parcours prend subitement les aspects d’une lice où un
affrontement digne des chevaliers d’antan va les entrainer jusqu’à des sommets où ils ne seront plus tout à fait eux-mêmes.
Il se dit que certains joueurs vivent leur golf, parvenant même jusqu’à l’exprimer avec art.
Chaque année, au sein de l’association de golfeurs dont je fais partie, se déroule un tournoi pour désigner le champion de match play de l’année.
Au mois de janvier, quelques jours après l’assemblée générale destinée à faire le bilan, à prendre en compte certaines décisions et à renouveler le comité
directeur, se tient une soirée, c’est la Présentation Night.
Une présentation au cours de laquelle, le capitaine de l’année écoulée passe le flambeau à celui qui va devoir assumer cette fonction pendant un an. C’est
également le moment choisi pour décerner récompenses, prix et coupes qui viendront prendre place sur des étagères déjà bien fournies.
En dix ans, c’est la première fois que le résultat de la finale du match play n’allait pas être connu en janvier et pour cause, elle n’avait pas encore été
jouée.
De multiples obligations familiales étaient venues entraver le calendrier des parties, moi-même, je dus attendre près de trois mois, un adversaire pour le
quart de finale.
Nous étions déjà en décembre aussi était-il était illusoire penser clore le tournoi avant la fin de l’année. De nombreux golfeurs européens s’apprêtaient à
regagner leur pays pour y passer les fêtes en famille.
Ce n’est qu’au début du mois de janvier 2008 que j’ai pu jouer ma demi-finale.
Le responsable des compétitions s’employa alors à trouver une date pour la finale, avant la présentation Night. Cela ne fut pas
possible.
Le nom du champion de match play en simple, pour l’année 2007 ne serait connu qu’à l’issue de la rencontre prévue pour 12 Mars 2008. Ce nom sera
alors gravé sur la coupe qui restera dans la vitrine du club.
En 2006, le champion avait été Jack et il paraissait être en mesure de faire la passe de deux. J’avais d’ailleurs été présent dans la partie qui
l’avait opposé à Tom et j’avais pu apprécier son jeu, son sens tactique et son fair play.
Pour jouer la finale 2007, le premier joueur connu était à nouveau Jack et, comme j’ai déjà eu le plaisir de le mentionner, il est handicap
5.
Il a un passé golfique impressionnant et vient de se classer troisième, en compagnie de son partenaire Henry, aux derniers championnats seniors européens qui se sont déroulés ici même, à
la fin du mois de janvier.
Ancien joueur de golf de haut niveau, il témoigne d’une tolérance et d’une bienveillance à l’égard des joueurs qui partagent sa partie et ce, quelque soit leur handicap de jeu. Cela devient de
plus en plus rare, de nos jours.
Ancien enseignant de golf, il possède un véritable petit bijou de swing aussi, partager sa partie, est toujours l’occasion de capter un détail qui rend
efficace vos prochains coups de golf, au moins temporairement.
Jack est réellement un gentleman golfer, comme on en trouve de moins en moins dans les clubs de golf.
J’ai un profond respect pour lui. Je dirai même qu’il m’impressionne par son jeu, sa personnalité et sa manière de jouer Le Golf. C’est au mois de novembre
que j’ai su qu’il était le premier finaliste, l’autre partie du tableau, dans laquelle je figurais, était très en retard.
Lorsque j’appris qu’il était le joueur à battre en finale, mon esprit commença à échafauder des plans pour parvenir à l’affronter. Tout en le redoutant, je
ne pouvais m’empêcher d’avoir envie de le rencontrer. J’avais déjà eu l’occasion de jouer avec lui en tant que partenaire mais jamais comme adversaire direct d’un match play.
Désormais, mon plan de jeu était clair, je voulais le rencontrer en finale mais pour cela il me fallait remporter mes deux matches en retard, le quart de
finale et l’autre demi-finale. J’avais Jack en ligne de mire, une motivation plus que suffisante pour les matches à venir.
D’un autre coté, j’angoissais car même avec 7 coups rendus, je me demandais comment j’allais pouvoir m’en sortir honorablement.
Je ne voulais pas recevoir le même traitement que Tiger Woods avait infligé à un joueur, l’ayant gagné, à peine la moitié du parcours joué. Je pense qu’une
pareille ‘raclée’ au golf marque celui qui la reçoit pour pas mal de temps.
Tout compte fait, l’énorme retard joua pour moi. J’eus le loisir de m’entraîner sérieusement. Le petit jeu allait être une carte maitresse aussi me
fallait-il le travailler pour ‘rattraper’ les écarts de distances que Jack allait m’imposer, notamment sur les par 5.
Petit à petit, mentalement je m’habituais à la différence de niveau qui existait entre nos jeux. Bien sûr, je me devais de tenir compte de son niveau mais
une fois cela pris en compte, je repris ma manière indéfectible de considérer les challenges :
« Dites-moi que c’est impossible et je vous prouverai le contraire ».
Je ne m’inscris jamais à une compétition de match play pour, seulement, participer. Mais dans le cas présent, je le répète, le niveau de l’adversaire
m’impressionnait.
A mes yeux il possédait deux atouts majeurs : sa régularité et la longueur de ses coups. A plus de cinquante cinq ans passés, on ne joue pas
régulièrement entre 70 et 77 par hasard. Par contre, il est bien connu qu’en match play, tout est possible puisque c’est dix-huit parcours de un trou.
Au cours des jours qui précédèrent le match, je me suis bien gardé de me dire que je voulais gagner. Je n’osais pas me le dire mais au fond de moi un étrange
dialogue commençait à prendre forme. C’est un dialogue que je connais bien et c’est le seul qui est en mesure de mettre en marche le moteur psychique le jour j.
A la maison, Elise et moi ne parlions pas de cette future rencontre. En parler nous aurait exposé à livrer le fond de notre pensée, ce qui aurait altéré la
trame de ma démarche. Elise le savait. D’ailleurs, plus tard elle me dira « cette fois, je n’ai rien voulu te dire mais je ne pensais pas que tu arriverais à le battre ». Je lui ai
répondu que la plupart des joueurs et amis avaient partagé cet avis.
Vers la fin du mois de février, il se produisit un fait nouveau. Pendant que j’étais de retour dans l’hexagone, pour un très court séjour, eut lieu le tirage
au sort pour constituer le tableau de la compétition de match play pour l’année 2008.
Etait-ce un coup du sort ? Toujours est-il qu’au premier tour, mon adversaire se trouvait être Jack et je devais le jouer le 19 mars date
à laquelle, je serai au Salon du livre pour la séance de dédicace de mon premier livre ‘Réflexions dans le miroir du golf’.
Le responsable de la compétition, ne voulant pas à nouveau se retrouver à gérer des retards, nous suggéra de jouer le tout, le 12 mars.
Un seul match pour deux résultats distincts : la finale 2007 et le premier tour de 2008. C’était à nous de décider mais, pour la fin mars, les deux
rencontres devaient avoir eu lieu.
En ce qui me concerne, je pesais le pour et le contre. Si j’avais une chance de le battre c’était lors du premier match, donc de la finale car il ne me
laisserait sans doute pas le champ libre une seconde fois. Par contre si je perdais le premier match, je ne pense pas que j’aurai pu prendre l’ascendant sur lui, lors du second match.
Ma décision était prise, j’étais d’accord pour jouer les deux matchs en une seule et même rencontre. Jack abonda dans mon sens. J’ignore tout de ses
critères de décision.
Le 12 mars, peu après 9 heures trente, Jack et moi prîmes place sur le départ du tee 1, en compagnie du nouveau capitaine et d’Alwin qui
allaient jouer, en avance, leur premier tour pour 2008.
Le tirage au sort me désigna pour jouer en premier et la seule chose qui m’importa fût de mettre ma balle au milieu du fairway. Je démarre toujours
lentement. En l’absence de stress, il me faut du temps. Je voulais me contenter de partager le trou mais le jeu en décida autrement et je l’emportais.
Ensuite, j’ai joué coup après coup, dans l’idée de rester collé au score jusqu’au second par 5, le trou cinq. Pas de coup rendu, c’était le premier test et
je parvins à partager le trou.
C’est en sortant du green que, pour la première fois, j’ai laissé l’idée -que je pouvais l’accrocher- passer au
travers des mailles du filet de la raison. Il était prenable !
Contre toute attente, je gagnais le trou huit, un par 3, ce qui me permit de passer one up après neuf trous. On m’aurait dit cela que je ne l’aurais pas cru
car mon style de jeu est plutôt de courir derrière celui qui mène au score. Je n’aime pas trop avoir à protéger un résultat ; d’ailleurs la suite le prouvera.
Jack, que j’observais du coin de l’œil, était visiblement surpris de la régularité de mes coups et de ma précision aux approches. Avant que je
ne l’oublie, je préfère le dire maintenant : je pense que je n’ai pas fait une aussi belle partie depuis au moins un an.
J’ai cru prendre un net avantage sur le trou suivant mais j’échouai pour le birdie : je me suis vu trop beau, comme on dit. Jack l’a tout
de suite senti et voulu attaquer sur les deux trous suivants respectivement de handicap de jeu 2 et 3. Il les perdra tous les deux.
A l’entame du trou quatorze, j’étais 3 up et j’avais du mal à gérer cette avance. Je perds les deux trous suivants et Jack revient one down à
l’entame du trou seize que je parviens à gagner alors qu’il a un second coup de 40 mètres tandis que je joue le mien à plus de 140 mètres du drapeau. Il a fait un coup de drive énorme aidé par le
vent, mais énorme !
Le vent souffle très fort et son approche dépasse le green pour se loger dans le rough, vingt mètres plus loin. Comment a-t-il pu laisser passer la chance de
gagner ce trou et ainsi revenir square avec un si mauvais coup ? Mon second coup me laisse une approche de dix mètres dont cinq à survoler le rough et l’avant green. Tout est à refaire pour
Jack, car il me rend un coup sur ce trou.
De mon point de vue, le tournant du match s’est situé au niveau de ce troisième coup de golf. Je suis certain que son approche manquée l’a perturbé. Toujours
est-il qu’il escamota sa sortie de rough. Sa balle retomba sur le collier du green et s’immobilisa à une dizaine de mètres du drapeau.
Par contre, mon coup exigeait que ma balle tombe sur le collier du green car ensuite c’était la descente vers le trou situé à environ six mètres. Il était
aux environs de treize heures, avec le soleil et le vent, je me suis douté que le green serait rapide. Ma balle acheva sa course à trente centimètres du trou, tout en gardant sa ligne.
Jack me donna le putt et ramassa sa balle. Il faisait bogey tandis que je faisais le par, net 3.
J’étais désormais dormi 2, c'est-à-dire que quoiqu’il arrive, je ne pouvais plus perdre. Je menais de deux trous avec deux trous à jouer. Au pire je
terminais à égalité et l’on appliquerait alors la procédure prévue, une mort subite. Une sorte de prolongation où le premier à gagner un trou, gagne la compétition.
Le départ du trou dix sept est situé en hauteur, ensuite le fairway plonge énormément.
En cas de fort vent, comme c’était le cas, combien de balles ont été emportées vers le hors limite situé à droite et longeant tout le trou ?
Je me sens calme, suis-je en train de me satisfaire d’une éventuelle égalité ? Je suis trop près du but aussi je me ressaisis immédiatement. De la
crainte de mal figurer, j’étais passé à l’état de conscience que je pouvais l’accrocher et maintenant je devais admettre que j’étais en mesure de le battre. Le Destin ne passe jamais deux fois
avec les mêmes plats.
Je veux coller ce drive sur la partie gauche, avec le vent, la balle devrait finir au milieu du fairway.
Au contact de la tête de club sur la balle, je sais que le coup est bon ; la balle restera cependant un peu trop à gauche, ce qui peut me poser un
problème. Tout dépend de ce que fera Jack. J’ai l’impression de revivre l’histoire que j’ai racontée dans mon livre.
Jack n’a plus le choix, il doit attaquer au maximum. Son drive part bien mais pour éviter le rough qui borde les cotés du fairway, afin de
gagner de la distance il a visé le milieu de fairway et sa balle, plus longue que la mienne finit presque contre le petit mur qui limite la fin du terrain de golf.
Le fait qu’il soit plus long est important car c’est à moi de jouer le second coup, un coup de 140 mètres, vent contre. Il me suffit de partager ce trou pour
gagner la partie.
La logique, le bon sens, le sens du jeu, l’intelligence même, voudraient que j’évite l’eau et que je joue sur la droite pour ensuite être en trois sur le
green. D’autant que lui ne pourra pas faire son swing pour atteindre le green en deux : c’est impossible. Nous serions donc en trois sur le green tous les deux….sauf erreur ! Une
égalité sur ce trou et j’ai gagné.
Oui mais voilà, ce sont des situations comme celles là qui font que j’adore le golf. Il ne suffit plus de frapper correctement une balle, il y a autre chose
qui nait dans l’esprit de l’humain que je suis. Un défi ?
Certains nommeront cela le goût du risque tandis que d’autres diront folie, imbécilité.
En ce qui me concerne et qui justifie ma passion pour le golf, c’est une forme de panache et une manière de respecter mon adversaire. Aurai-je eu à gagner
des milliers d’euros que je n’aurai pas agi autrement. Jean Van de Velde ne l’a-t-il pas démontré ? Darren Clark aussi ?
Si je réussis à porter ma balle jusqu’au green, la victoire sera acquise mais plus encore, c’est à coup sûr prendre un ascendant sur mon adversaire pour de
futures rencontres.
Le vent souffle en rafale, il me faut bien deux clubs de plus. Je prends mon rescue 2. Situé au bord du parcours, près du mur, quelques trente mètres plus
avant, Jack m’observe. Il connaît ma décision.
C’est un gentleman et n’attend certainement pas que je manque ce coup.
Au contraire il observe un joueur qui se donne l’ambition de réussir un coup de golf risqué.
Un coup de golf que le parcours exige, le score devenant alors secondaire.
Un coup de golf pour signifier à Jack, que je me rends compte de sa valeur et que je ne veux pas me soustraire à ce niveau de jeu qui a été le nôtre durant
presque quatre heures !
A partir de quel moment le parcours en tant qu’adversaire devient-il cet ami à qui vous voulez faire plaisir ?
Je regarde ma balle, jette un regard vers le drapeau dont le mât s’incurve dans une direction gauche droite vers nous. Je me recule, fais deux swings
d’essais et me rapproche à nouveau de ma balle.
A présent, je suis dans mon bunker, extérieurement je suis hors d’atteinte et je ne sais même pas si le vent a un quelconque effet sur moi mais
intérieurement des vannes se sont brusquement ouvertes pour laisser couler un étrange fluide. Je prends mon stance, regarde le drapeau et tout s’enchaîne très vite. Deux secondes ?
Trois ? Le temps d’un swing de golf !
Le contact de la tête de club sur la balle n’est pas parfait. Je le sens immédiatement. Sans doute vais-je perdre au moins une dizaine de mètres. Si la
chance est avec moi……….
La balle est maintenant au dessus de l’eau et semble prendre beaucoup de temps pour atteindre le green. Sa course s’incurve brusquement. La balle plonge
maintenant vers le sol et touche le fairway, une bonne dizaine de mètres avant le green. Ouf ! Elle roule et finit par s’immobiliser deux mètres à l’intérieur du green. Il me reste un putt
de plus de quinze mètres à exécuter.
Jack, tentera le tout pour le tout en ‘créant’ un coup de golf pour atteindre le green. Sa balle traversera le fairway et finira par se perdre
dans l’obstacle d’eau que je viens de franchir.
Il droppe une balle et atteint presque le milieu du green. Il aura un putt d’une dizaine de mètres.
Etant le plus loin du drapeau, je me prépare pour ce long putt. C’est mon troisième coup. Je me dis « surtout ne reste pas court ! » La balle
s’échappe de mon putter et suit sa ligne malgré le vent, puis s’incurve vers la fin de sa course. Il me reste un put d’un petit mètre.
Jack joue pour cinq mais reste très très court. Dans sa tête c’est déjà fini !
Tout se passe alors très vite, il ramasse sa balle et vient me serrer la main tout en me félicitant. L’autre partie qui nous accompagnait avait fini depuis
bien longtemps et je ne m’en étais même pas aperçu.
Le dernier trou se joua tout en plaisantant, notamment sur la régularité de mes coups sur tee, pratiquement toujours sur le fairway.
Etant partie prenante il m’est difficile d’analyser le déroulement de la partie. Une chose est sûre c’est qu’en match play, j’ai la réputation d’être très
accrocheur. Jack le savait car j’avais déjà fait équipe avec lui pour les matches de match play en League.
Il dira plus tard que nous avons très bien joué tous les deux mais que j’avais réalisé des coups déterminants aux moments importants. Le lendemain matin, une
fois l’émotion retombée, j’appelais Jack pour le remercier et lui dire que c’était un véritable gentleman golfer.
Le fait d’avoir gagné ne modifie en rien mon point de vue à son égard : Il demeure un joueur bien meilleur que moi et par cet appel je tenais à lui
témoigner une forme de respect.
Voici le détail de mon score tout au long de la partie :
Aller : je passe 1 up à la fin des neuf premiers trous.
+1 -1 = -1 = = +1 +1 =
Retour : Dormi 2 avant de débuter le trou 17 que je gagne.
= = +1 +1 -1 -1 +1 +1
Sur les sept trous où j’avais un coup de plus :
5 trous gagnés
1 trou perdu
1 trou partagé
En termes de trous :
Par 5 : 1 gagné - 2 perdus - 1 partagé
Par 4 : 5 gagnés - 0 perdu - 4 partagés
Par 3 : 1 gagné - 2 perdus - 1 partagé
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