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Traits de plume
La mer, empruntant sa couleur au gris de mes pensées, roule les grains de sables les uns après les autres, certaine d'avoir l'éternité pour accomplir l'œuvre qui lui a été assignée. C'est une certaine forme de tranquillité d'esprit que ne pas avoir à se préoccuper du lendemain mais l'homme pourrait-il s'en satisfaire ?
Plus lourds que d'autres, comme le poids de mes idées, des grains, pas encore tout à fait de sable, n'atteindront le repos qu'une fois portés par la vague un peu plus longue que les autres. Toutes les sept vagues, paraît-il, l'une d'entre elles échappe au rythme du temps auquel nul être vivant ne peut se soustraire.
La plage est déserte. Les pédalos s'en sont allés, seules quelques traces zigzagantes sur le sable témoignent du chemin parcouru jusqu'au camion qui les a emportés vers l'entrepôt.
Tels des îlots blanchâtres, des entassements de chaises en plastique attendent quelques bras vigoureux, ce soir tout aura disparu.
Les parasols, fleurs saisonnières des bords de plages aux multiples couleurs et publicités tapageuses, n'ont laissé que de minuscules trous dans le sable humide, carton perforé de l'orgue de Barbarie du temps. J'entends la rengaine de la fin de l'été. Une légère brise venant me susurrer à l'oreille des mots que seule la solitude peut inspirer.
Chaque année, à la même époque, mes pas me ramènent sur le bord de la mer, lorsque, enfin, elle m'est rendue pour le seul plaisir de me sentir exister. Mon regard reprend conscience des lieux et de ma place dans cet univers où vie et mort sont inséparables.
Face à la mer, de l'autre côté de la promenade, les immeubles ont baissé leurs paupières, fenêtres et volets clos, le sommeil de la vie va s'installer pour une longue période. La population de petits insectes des maisons vides va pouvoir réapparaître sans risquer de recevoir un jet d'insecticide mortel pour elle et pour la planète.
Sur la nouvelle et magnifique promenade c'est aussi le temps où de petits vieux se tenant par la main égrènent leur passé.
« Te souviens-tu de la première fois... ? Tu portais ta robe bleue avec de petits volants blancs. »
« Toi, tu sentais bon l'eau de cologne. »
Et puis, et puis, l'amour, les enfants, le travail, la première maison, les heurts, les bonheurs, le malheur, ont fait les saisons d'une vie.
Aujourd'hui, des mains ridées se serrent, des yeux laissent échapper leur tristesse. Ne faisant plus qu'un, ils sont, à présent, l'ombre de leur vie commune. Les petits vieux ne sont déjà plus tout à fait vivants mais qu'importe puisque ensemble ils vont.
Sur la plage nue, seuls les mâts où flottait le pavillon vert, jaune ou rouge, genre de délégation d'autorité pour gérer la masse imprudente des baigneurs, rompt la monotonie de ces étendues de sable et d'eau.
La plage est déserte mais l'esprit est comblé par les idées qui lui sont imposées par le regard de l'homme sur ce qui l'entoure.
Debout, à quelques mètres seulement de l'eau qui parvient à lécher mes pieds, je regarde cette immensité et je peux y lire toute la vie et ma dérisoire existence à l'échelle du Cosmos.
Depuis combien d'années, cette mer bat-elle le rivage inlassablement ? Depuis combien d'années, les êtres humains viennent-ils s'y plonger ?
Combien d'années, de siècles s'écouleront une fois la trace de mes pas disparue de cette terre ?
Lorsque je ne serai plus qu'un souvenir d'existence pour une dizaine de personnes tout au plus, la mer continuera son œuvre comme s'il ne s'était agi que de son premier élan vers la terre puisqu'elle n'a point de mémoire !
À la fin d'un été, sans doute quelqu'un portera-t-il son regard au loin, jusqu'à l'horizon où s'échouent les pensées des hommes. Je serai là, attendant que sa pensée me ramène à la vie pour quelques instants seulement.
Alors je ne serai plus seul !
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