Présentation

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Traits de plume
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N'avez-vous jamais eu l'étrange impression de vous sentir brusquement transporté en un autre lieu ?
En parcourant la salle du regard, tout me faisait penser à un saloon. Je percevais même les sons d'un harmonica annonçant l'imminence d'un duel entre le bon et la brute. Dehors, la rue principale était tout à coup devenue déserte. Les personnages n'allaient pas tarder à apparaître dans les scènes que je préférais. Au fil des années, leur vie était devenue une pièce de théâtre et, selon les circonstances, ils y tenaient des rôles de compositions à la perfection.
Près de la porte d'entrée, un bandit manchot accaparait les pièces de monnaie et l'habitude du joueur qui se tenait assis, offrant son dos au prochain coup de porte qui ne manquerait pas de survenir à l'arrivée du prochain client.
Il me présentait un profil témoignant d'un fort embonpoint au niveau de la ceinture, le côté droit de son visage buriné par le soleil et un nez aquilin prometteur d'une magnifique ombre chinoise. Le dos de ses mains, velu et boucané par la dureté du soleil, attirait ma curiosité qui remontait le long de ses bras. Les poils devenaient plus clairsemés, laissant apparaître une peau cuivrée.
Il y a des moments où le regard insistant d'une personne pèse tellement sur les épaules de celui qui est observé que ce dernier se retourne. C'est ce que fit le joueur en tirant goulûment sur son cigare pour en exhaler une fumée grisâtre bientôt suivie d'une odeur désagréable, typique des cigares bon marché.
Nos regards se croisèrent tandis que j'esquissais un sourire, comme pour mieux m'excuser de lui avoir imposé ce poids.
Et pour ne laisser planer aucun doute, je tournais la tête vers le mur qui se trouvait sur ma gauche afin d'examiner l'affiche qui venait d'y être placardée. Il s'agissait du programme des Fiestas primaverales de Sevilla. Un évènement tauromachique très important.
Si les arènes de Madrid, la Mecque de la tauromachie, sont à l'origine de magnifiques carrières de toreros, c'est en Andalousie que la jeune génération de toreros vient y chercher le triomphe et un bonheur qu'elle ne rencontre nulle part ailleurs.
Dans la Maestranza de Séville, arène impressionnante, le respect, la sensibilité et l'humanisme du public créent d'exceptionnelles conditions permettant au sublime d'apparaître sous les traits juvéniles de ces nouveaux toreros qui n'ont peur de rien.
Plongé dans un insondable silence dès l'entame du premier tercio (une des trois phases de la corrida), bientôt, le public accompagnera, avec maestria, un pas de deux qui n'aura de cesse de fondre les partenaires en une sorte d'union jusqu'à ce que la mort décide d'y mettre un terme. À mesure que le rythme de la faena (travail du taureau par le torero avec la muleta) se ralentira, l'enthousiasme du public, au contraire, ira crescendo.
Pour certains toreros, le courage se mesure à genoux devant la sortie du toril. En cet instant d'isolement total voulu par le torero, le public retient son souffle. Quelque part, le destin a déjà dicté au taureau, le côté qu'il prendra à l'approche de l'homme agenouillé. C'est un des gestes les plus courageux du torero, connu sous le nom de 'a porta gayola', une expression portugaise.
Ce n'est plus une question de valeur tauromachique, c'est un coup de roulette russe dicté par l'orgueil.
Il se dit que le torero se voit vieillir à vue d'œil tandis que le taureau apparaît en pleine lumière et fonce sur lui.
Au cours de leur carrière, tous les toreros sont confrontés à ces excès. Les uns par bravoure naissante. Les autres pour redonner un nouvel éclat à leur grandeur déclinante. Agenouillés devant le taureau, ils le sont aussi devant leur public sollicitant son pardon pour leurs mauvaises prestations passées.
La récompense suprême à Séville ? Tous les toreros en rêvent. C'est sortir, porté en triomphe, par la puerta del Principe, la porte du Prince, qui donne sur le Guadalquivir. Au second plan, on aperçoit le pont qui donne accès au quartier gitan que connaissent bien tous les amateurs de tauromachie.
Cette année, de jeunes talents prometteurs tels que Morante et Sébastien Castella, un français, avaient défrayé la chronique taurine.
Mais c'est un autre nom, Talavalante, dont les naturelles firent se mettre debout toute la Maestranza, comme un seul homme, qui devint la coqueluche de tous les aficionados. Telle une météorite traversant le ciel étoilé de la tauromachie, il venait de prendre possession du cœur andalou.
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