Présentation

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Traits de plume
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Le long du mur qui faisait face au comptoir courait une banquette en skaï rouge. La quantité de gerçures blanches, de toutes parts, sorte de lacérations du temps, donnait une idée de sa longévité. Juste devant il y avait quatre tables, chacune d'elles ayant droit à deux chaises toutes aussi défraîchies que la banquette.
Sous l'affiche, un homme était assis. La quarantaine passée, le crâne rasé, il était penché au-dessus de Marca, le principal quotidien sportif. Il vitupérait.
Couvrant la voix de Camarõn, l'un des plus grands chanteurs de flamenco que ce pays ait connu, tout en tournant violemment les pages, il puisait, dans les déboires du Football Club de Valence, les raisons de sa colère matinale.
En Espagne, la vie des régions, de plus en plus autonomes, prime sur celle de la nation, pour tous les sujets et plus encore dès qu'il s'agit de football.
Ce pays vit dans une profonde contradiction. D'un côté il veut assumer sa place pleine et entière au sein de l'Europe, composée d'états nations, alors que de l'autre, il doit faire face à une crise identitaire de ses régions. Certaines d'entre-elles allant même jusqu'à requérir la qualité de nation.
Tout au fond de la salle, la machine à distribuer la mort proposait différents poisons, depuis la Ducados, l'une des plus anciennes marques de cigarettes de tabac brun, jusqu'aux blondes toutes aussi séduisantes les unes que les autres. Des blondes fatales !
La simple inscription Fumar mata (fumer tue), portée sur le devant du distributeur en guise d'avertissement, devait sans doute être perçue comme un défi par tous ces fumeurs qui venaient s'y servir sans la moindre appréhension.
La porte du bar s'ouvrit à nouveau, poussée par un homme tout de noir vêtu, aussitôt suivi par une femme élégante dont le maquillage rendait l'âge incertain. Le joueur de bandit manchot faillit tomber de sa chaise.
L'homme, lui, pénétra dans le bar sans le moindre complexe. C'est sa compagne qui murmura un mot d'excuse à l'attention du joueur qui reprit aussitôt sa place, comme si la chance n'attendait pas.
Le nouvel arrivant, plutôt petit, portait une barbe de trois jours au moins, l'appendice téléphonique collé à l'oreille. Il avait le cheveu noir et brillant. Sa chemise largement ouverte laissait paraître trois rangées de chaînes en or. Une énorme pièce à l'effigie d'un personnage qui m'était inconnu, frappait sa poitrine, au rythme de sa démarche.
Mes yeux finirent leur inspection sur l'annulaire et le petit doigt de la main gauche où brillait un diamant.
Le macho de service venait de pénétrer dans le saloon et se dirigeait à présent vers l'extrémité opposée du comptoir où je me trouvais. Il me sembla entendre le cliquetis des éperons cogner le sol tandis qu'un harmonica imaginaire jouait une mélodie d'Ennio Morricone.
- Hola Paco, que tal ? (Salut Paco comment vas-tu ?)
Lui lança la patronne avec un grand sourire qui se voulait généreux. Puis, dévisageant avec insistance la femme qui suivait Paco avec nonchalance, elle lui adressa un bonjour des plus neutres qui soit.
- Buenos dias señora. (Bonjour Madame.)
Il ne faisait aucun doute que Lola ne la connaissait pas. Pire, elle lui parut d'emblée antipathique, ce que la belle inconnue remarqua mais n'en laissa rien paraître.
La réputation de Paco y était certainement pour quelque chose aussi toute femme se trouvant en sa compagnie devait s'attendre à ce genre d'accueil. Pourtant, ce matin-là , Lola faisait erreur sur toute la ligne.
Tandis que l'élégante señora rejoignait son frère, une odeur de parfum me rappelant le chanel n°5 la suivait, se mêlant à celles du pain grillé et du cigare. Ce mélange d'odeurs, totalement incompatibles les unes avec les autres, finit par donner un étrange goût à la première bouchée de mon croissant.
Sans doute un instant oublié sur le toaster, ce croissant me faisait penser à un zèbre sur le point de recevoir sur son arrière, les puissantes griffes d'un prédateur.
Tous les bars ont une veuve et Carmen de la Vega avait son heure, sa table et son desayuno (petit-déjeuner) auquel elle ne dérogeait jamais.
Elle faisait partie des rares clients à se soucier d'ouvrir doucement la porte sachant que, derrière, se trouvait assis Jose, celui qui courait après la chance tandis que sa vie se consumait au rythme des cigares coincés entre ses lèvres toute la sainte journée.
À peine avait-elle fait un pas à l'intérieur que déjà Lola la saluait :
- Buenos dias, Doña Carmen.
Cela suffisait à interrompre, quelques instants seulement, les discussions en cours. Pendant ce temps, celle qui venait de fêter ses quatre vingt ans, prenait place à la table du fond. Sa table.
Lola était déjà sur ses talons avec une petite serviette blanche qu'elle étalait sur la table en la lissant du plat de la main, pour en aplatir les plis. Elle repartit aussitôt chercher le pain grillé qu'elle posa sur une petite assiette, prit la burette d'huile d'olive et apporta le tout en lui disant :
- Que aproveche, Doña Carmen. (Bon appétit.)
C'était la seule personne que Lola consentait à servir avec autant de déférence. Sans doute les origines de Carmen y étaient-elles pour quelque chose. En Espagne, dans certaines régions, le temps n'était pas encore venu où le respect de l'âge, de la qualité d'une personne, de son rang ou du nom qu'elle portait, était passé de mode. Mais pour Lola, la raison se trouvait ailleurs. Elle résidait au fond de son cœur.
Carmen lui rappelait sa grand-mère maternelle. La servir ainsi tous les matins, c'était emprunter les mêmes gestes à sa grand-mère servant à l'époque son grand-père, avant qu'il ne parte sur le chantier de construction de bateaux de pêche à Marbella.
C'était juste avant la guerre civile, une tragédie vécue par tout un peuple. Ce fut la raison qui les obligea à fuir de l'autre côté de la Méditerranée, pour s'installer en terres étrangères.
Toujours vêtue avec soin, le fard à peine exagéré, à moins que, devant son miroir, sa vue n'ait baissé, Carmen semblait perdue dans ses pensées. Elle mordait dans sa tartine imbibée d'huile d'olive tout en meublant le début de la journée de ses souvenirs lointains.
Elle se souvenait de sa jeunesse, quand le temps lui manquait à propos de tout. Aurait-elle été pressée de vieillir qu'elle n'aurait agi autrement. Trop sollicitée, trop occupée, ses amies l'appelaient 'la fille pressée'. Mignonne avant de devenir belle, elle tenait ce trait de caractère de sa mère. Une femme de tête disait-on à l'époque.
Un jour pourtant, la mesure du temps changea. Ce fut quand elle rencontra celui qui partagerait sa vie. Amoureuse, le temps de l'absence, cette longueur inhabituelle du temps, lui était insupportable. Elle se languissait d'amour pour celui qui changeait les minutes en heures, dès qu'il n'était plus à ses côtés.
Puis vinrent les années de bonheur, celles qu'elle crût éternelles, tant les jours se suivaient et se ressemblaient.
Le temps passait mais rien ne semblait le lui signaler, hormis les naissances, puis l'apparition de la première ride, jusqu'à ce triste jour où l'horloge de son bonheur s'arrêta brusquement.
Elle vivait seule depuis plus trente ans, partageant le silence de sa demeure avec la pendule dans le vestibule. Elle lui rappelait son mari. Une comtoise, ramenée de France, qui la renseignait inlassablement sur le temps. Pour rien.
Ainsi chaque matin, fuyait-elle la solitude qui avait pris possession de sa maison, de son cœur, de sa vie.
En m'asseyant à la place que j'occupais depuis déjà une bonne demi-heure, j'avais remarqué, à ma droite, un jeune homme griffonnant quelques lignes sur un petit calepin Mes yeux ayant fini de faire le tour de ce petit bar, butèrent à nouveau sur lui.
Le bout de son stylo entre les lèvres, il paraissait très absorbé, scrutant le moindre fait et geste des clients du bar. Examinant ses notes du coin de l'œil, je déchiffrais quelques mots et expressions qui se rapportaient à l'ambiance du bar. C'était écrit en français. Mais pourquoi notait-il tout cela ?
En maintenant la pression de mon regard sur lui, je savais qu'il finirait par lever les yeux. C'est comme cela que nous débutâmes une longue conversation qui faillit me faire oublier ma partie de golf.
Robert travaillait pour une revue française de golf. « Golf et Passion », ou quelque chose comme cela. Il venait de terminer ses études et de courtes vacances l'avaient amené jusqu'ici, pour se soustraire à la grisaille parisienne mais, surtout, pour y rencontrer un joueur de golf.
L'histoire de ce joueur, au nom d'Ilan, avait débuté au cours d'une mémorable partie de golf en match play et avait fini par franchir les Pyrénées, emportée dans les souvenirs de vacances d'un ami de Robert.
Lorsque ce dernier eut connaissance de cette histoire de golf peu banale, il fut persuadé que cela constituerait le thème de son premier article. Encore fallait-il retrouver Ilan !
Il paya son addition, me salua et disparut dans les rayons du soleil qui inondèrent le bar à l'ouverture de la porte.
En voyant cette éblouissante clarté l'envelopper et se refermer sur lui tandis que la porte du bar grinçait derechef, j'imaginais un extra-terrestre retournant dans sa cinquième dimension. Le gémissement de la porte du bar me rappela que Robert était bel et bien réel et que j'allais sûrement le revoir un jour.
Il allait bientôt être dix heures et demie.
A suivre
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