Présentation

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Traits de plume
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La vie de ce petit bar ronronnait ainsi jusqu'à l'heure del almuerzo (genre de casse-croûte permettant d'attendre le déjeuner de quatorze heures trente), cet intermède de la culture populaire dans le quotidien d'un espagnol. C'est un espace-temps dans lequel toute l'Espagne, subitement, a faim.
Pour le simple ouvrier comme pour le col blanc, ces trente minutes sont sacrées. Les guichets de banques, à défaut de fermer, sont désertés. Sur les chantiers de constructions, la flèche des grues arrête de battre l'air. Un rendez-vous, un coup de téléphone ni ne se prennent ni ne se donnent durant cette période, ce que le voyageur ou le vacancier ne comprend généralement pas.
Et dire que l'Europe de Bruxelles, celle qui veut tout régenter, voudrait aussi s'attaquer aux horaires de la vie des habitants de ce pays. N'y a-t-il pas là-haut, dans ces cercles où l'on réfléchit à l'avenir des autres, un espagnol pour leur dire que c'est peine perdue ?
Dans ce petit village, c'est la période de la journée où le gros du bataillon des ouvriers du coin s'apprête à envahir le bar et sa terrasse. Le coup de feu arrive, il est grand temps que je parte.
Quelques euros laissés sur le comptoir auxquels je m'empresse d'y ajouter un sourire destiné à la patronne, un adios (au revoir) adressé à la cantonade, la porte se referme derrière moi, interrompant les plaintes du chanteur de flamenco.
Déjà, dans les rues avoisinantes, précédé d'éclats de voix et de rires, un flot d'hommes grossissait pour venir se déverser sur les terrasses et les bars qui bordaient ce rond-point encombré de toutes sortes de véhicules des chantiers environnants.
Les différents corps de métier étaient aisément repérables : les peintres de blanc vêtus, les maçons reconnaissables à leur tenue marron, les ouvriers de l'eau, les yellow men, comme les appelle Trevor, mon voisin et ami anglais.
Venait ensuite la cohorte des jeunes apprentis qui exhibaient leur musculation bronzée en ne portant qu'un minuscule tricot de corps.
À présent, répartis autour des tables, les uns ouvraient leur petite glacière, les autres mordaient avec envie dans un bocadillo jamon queso (sandwich jambon fromage) acheté à l'épicerie d'à côté.
Et puis, ceux qui voulaient paraître plus riches, à moins que cela ne fut par paresse, s'asseyaient et commandaient une part de tortilla (omelette de pommes de terre), entre deux tranches de pain, qui leur était servie encore toute fumante. Pour que le bar y trouve son compte, les boissons devaient être prises sur place.
Une fois accomplis les gestes dictés par la faim, el almuerzo s'apprêtait à lever le rideau sur un théâtre de trottoir, invitant les passants à l'unique représentation du jour.
C'est le début de l'humaine comédie où gestes et réparties révèlent les traits du caractère espagnol. Pour le touriste, c'est l'opportunité de découvrir et de comprendre des gens différents. Les Européens du sud.
Le public est là, la corrida peut commencer. Les véroniques (passe de cape) verbales s'enchaînent, des banderillas sont plantées sur celui qui s'est imprudemment exposé en se déclarant aficionado del Barça (Club de football de Barcelone) en terres Valenciennes.
Les supporters les plus inconditionnels du Football Club de Valence vont alors le travailler à la muleta (la muleta est une sorte de leurre fait d'un drap de serge rouge utilisé par le torero durant la faena), jusqu'à lui faire mettre un genou à terre.
Il n'y aura pas de mise à mort car on a besoin de lui pour la prochaine corrida, demain, à la même heure.
C'est le feu d'artifice de la bonne humeur, celui de l'almuerzo, au cours duquel les hommes, d'ici et de tous les chantiers environnants, oublient la dureté et la monotonie de leur travail.
Encore quelques instants et le bouquet final va retentir : un énorme brouhaha, de tables et de chaises qui semblent être prises de folie, marque la fin de ce casse-croûte copieux.
Alors s'amorce le reflux de cette marée de travailleurs, laissant une terrasse jonchée de papiers, de mégots et de détritus divers. Manoli, toujours aussi perdue dans ses pensées, réapparaît.
Elle sait ce qui lui reste à faire, comme tous les jours, une fois l'almuerzo passé. Encore quelques minutes et le calme va reprendre possession des lieux.
À présent, seul sur le trottoir, je songeais à cette Espagne avec ses traditions, ses ambiances qui séduisaient le cœur du simple passant pour lui offrir tant d'émotions.
Nul doute que le soleil, présent plus de trois cents jours par an, avait fini par façonner cette bonne humeur qui semblait ne jamais quitter les habitants de ces régions du sud.
C'est le cœur léger que je me dirigeais vers le club de golf où m'attendait une association de joueurs de golf.
Déjà quelques golfeurs seniors étrangers étaient de retour, annonçant la prochaine migration de cette espèce de joueurs venus des quatre coins de l'Europe.
C'était une belle matinée, une matinée ordinaire.
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